ZOOM sur la créatrice carougeoise Evelyne Curty

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Evelyne Curty : « La couture est une co-création »

Evelyne_miroir_web Pour les Carougeois, l’atelier de la couturière d’Evelyne Curty fait partie intégrante du lieu. C’est un endroit où l’on passe volontiers dire bonjour, parler quelques minutes sur la pluie et le beau temps, en contemplant le travail de fond d’une artisane curieuse et chaleureuse. Une rencontre qui nous remet les pieds sur terre.

 

EV : Evelyne Curty vous êtes une couturière pour le moins connue à Carouge, comment décririez-vous votre activité ?

EC : Je suis une couturière, tout simplement. C’est un métier simple : en disant couturière, tout est dit. Aujourd’hui, on a renommé le métier « créateur en textile », il est noyé dans le monde de la mode, dans l’effet de mode d’un métier qui selon moi, devrait être garant d’une tradition.

C’est un métier artisanal dont on oublie souvent le côté manuel. Le mouvement est à la base. Lorsqu’on prend des mesures, on touche parfois le corps. Le rythme est donné dans une répétition perpétuelle du mouvement de la main qui confirme le travail effectué.

EV : A quoi ressemble votre quotidien à l’atelier ?

EC : Je suis assez matinale. J’arrive entre neuf et dix heures à l’atelier, je remplis ma machine à repasser, je mets en marche, j’aère, un petit café en regardant mon planning de la semaine… Et j’attaque ! Je fais un break de 20 min. à midi, car je travaille en principe non-stop jusqu’à 18h30, parfois plus tard.

En réalité, toutes les journées sont différentes. Je vogue au rythme de la charge du travail. Le travail est physique, quand il en a beaucoup, je travaille un peu plus vite, plus intensément. Évidemment, les vêtements plus compliqués ne peuvent pas être confectionnés plus vite, mais on peut s’activer !
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Une bonne organisation rend aussi la tâche plus rapide. Je procède par couleur ou j’organise le travail non plus par commande, mais en regroupant les tâches qui peuvent être réalisées en série. Réunir les mêmes mouvements me permet de gagner du temps. Je n’aime pas faire attendre les clientes, pour la plupart des habituées qui se réjouissent de porter leur vêtement dans les délais, et de les porter le plus longtemps possible dans la saison.

Il n’est pas anodin de commander un vêtement chez une couturière. La difficulté réside dans le fait de retranscrire le désir de la cliente. Certaines apportent des photos, des vêtements chouchous qu’elles aimeraient répliquer. On s’attache à un vêtement… La couturière correspond à un style, elle suit les tendances, mais pas la mode. En fait, mon style correspond au style de mes clientes.

EV : Le métier de couturière devient rare, comment avez-vous opté pour cette profession ?

EC : Je suis tombée dedans quand j’étais enfant. Je voulais d’abord être professeure de dessin. Je coupais du papier et construisais des maquettes, façonnais de la pâte à modeler. Les plus beaux cadeaux pour moi étaient une boîte de crayons de couleurs et un paquet de pâte à modeler ! Aujourd’hui, je coupe toujours du papier, je crée les patrons à main levée.

Ma mère a toujours cousu. Je la regardais faire, lui piquais son tricot ! Finalement, j’étais bien trop impatiente pour persévérer… et pas très douée en tricot.

Vers l’adolescence, j’ai commencé à transformer mes vêtements. En début de carrière, j’étais contrepointiste, mon premier métier. Puis réalisant que j’avais besoin d’un contact direct avec le client, je me suis dirigée vers un apprentissage à l’École professionnelle de couture à Genève.

Au fond, j’ai toujours su que je deviendrais couturière, un métier très fonctionnel pour vivre avec les moyens du bord tout en éduquant mes enfants. Aujourd’hui, j’aurais probablement opté pour les Beaux-Arts, mais à l’époque je manquais d’information, vivant dans un monde totalement opaque à l’art.

Stander_reflex_desatEV : Comment on se construit une activité indépendante, lorsqu’on émane du monde artistique ?

EC : Six mois avant la fin de mes études, je signais le bail de mon premier atelier de couture. Pour moi, c’était évident que j’aurais une boutique-atelier. D’abord établie dans un atelier sous les combles dans le quartier des Pâquis, j’ai ensuite travaillé pour la styliste suisse Christa de Carouge. J’ai travaillé onze ans pour elle, tout en conservant une clientèle privée propre. Du sur mesure très classique, très « après-école » pour appliquer mes connaissances professionnelles. Avec Christa, je me suis libérée de la base de la couture classique pour expérimenter d’autres terrains, de façon beaucoup plus libre.

La maîtrise émane de la somme d’apprentissages et d’autant d’années de pratique. Toutefois, je ne pense pas que je pourrais produire de la haute couture car j’ai mon propre style de travail. Ma marque de fabrique réside dans la finition. Le luxe, c’est de savoir que l’intérieur est aussi beau que l’extérieur. Des biais à la Paul Smith, c’est le top. Choisir d’habiller aussi les coutures…

EV : Et cela vous arrive-t-il de rater un ouvrage ?

Oui ! Rarement, mais cela me confirme que je suis bien un être humain et non une machine ! Parfois, le tissu est impraticable pour le vêtement, juste bon pour l’ameublement. Cela se présente parfois avec certains lins.

J’achète beaucoup de tissus et chacun a son moment. Si le stock représente de l’argent qui dort, on travaille bien mieux lorsqu’on a le choix. On peut travailler sur des lignes qui sont cohérentes. J’aime qu’on sente un changement d’ambiance d’une période à une autre, au lieu de rester confiné dans un même style. C’est le reflet de ma curiosité, je recherche, je m’inspire, espérant que ma démarche se projette vers l’extérieur. La création se nourrit de la rue, de la peinture, de l’architecture, absolument tout est source d’inspiration. Les looks doivent être cohérents avec la personne qui les demande. Cela demande de l’ouverture d’esprit, de la curiosité.

Je ne suis pas capable de tout faire. Il m’est parfois difficile de réaliser des pièces où je sens d’instinct qu’elles ne correspondront pas à la cliente. J’attire les gens qui sont appelés par mon style de travail. Avec les mots, on est dans le virtuel. Lorsque la communication coince lors du premier essayage, le travail peut se faire dans la douleur, je ne suis pas satisfaite du résultat qui ne me correspond pas et finalement pas non plus à la cliente. J’ai appris à dire non.

« Mon travail relève de la collaboration, de la co-création. »

Ma clientèle est composée d’habituées. Je n’ai pas envie d’exécuter un travail. Je veux que mon métier me porte, ressentir le plaisir du travail bien fait. Mon travail, c’est cela. Si ma motivation était l’argent, je sous-traiterais… Enfin, j’aurais du mal : je ne sais pas déléguer !

EV : En quoi consiste votre approche, lorsque vous rencontrez une nouvelle cliente ?

Chaque corps est différent. La plupart du temps, les personnes qui optent pour une couturière n’ont pas la taille mannequin, des corps peu évidents à habiller. Le tact est de mise, il est important de respecter le corps de l’autre. Je conseille, parfois je dirige doucement la cliente vers des choix plus judicieux, p.ex. dans le choix des tissus. Les personnes non habituées au « sur mesure » ont besoin d’être rassurées, car le vêtement est d’abord taillé en gros, une esquisse à élaguer. Le 2e essayage est celui de la cliente, qui apportera ensuite ses désirs d’ajustement.

La création est un film que chacun se fait dans sa tête. Mon job est de le réaliser.

Quand les mots peinent à exprimer la pensée, la clé est la reformulation. Un modèle non flatteur + des tissus difficiles + une difficulté de communication = une barre haut placée d’un point de vue relationnel. Le sur mesure est un travail de connaissance de la personne, rent a bus in Strasbourg, un travail de longue haleine… J’investis dans la connaissance de l’autre, dans le sens où mieux on se connaît, mieux le travail est fait. Je bois la coupe jusqu’à la lie…

EV : Carouge, c’est votre maison. Que représente cette ville pour vous, du point de vue commercial ?

Carouge, c’est mon enfance… c’est le lieu où j’ai grandi. Je suis née avec le Carouge moderne des Tours. Un lieu qui a grandi dans les années 60 durant le baby-boom. Aujourd’hui, les enfants sont parqués, car les chiens sont partout. On jouait à cache-cache en bande de 30 mômes. Les jeux en bas des Tours, une colline que l’on descendait en luge… J’y ai fait toutes mes écoles, j’ai des copains italiens dans le vieux carouge. A la Cité Léopard, on parlait italien. Un lieu incroyable devenu très vétuste qui va sûrement être rasé.Evelyne_20%_web

Carouge devient dense. Il y a beaucoup de monde, la ville grandit et c’est normal. J’aimerais bien pouvoir garder un Carouge un peu plus calme. L’évolution va parfois au détriment d’un quartier historique dont les normes de développement sont limitées.

D’un point de vue commercial, Carouge a la réputation d’être un quartier cher, mais en remettant les choses dans leur contexte, on y trouve de tout. J’y vis et j’y consomme, j’y sors, j’ai tendance à y rester, tout simplement parce que j’y suis bien. Ma clientèle vient à l’atelier pour moi, ce n’est pas une clientèle de passage. Mon commerce demande une réflexion, alors on vient me découvrir avant de consommer.

On note aussi une baisse de régime, les artisans ont du mal à se faire connaître, à sortir du quartier. Ma boutique est une curiosité, je suis moins visible que mes voisines. Au fond, il faut vouloir me trouver !

EV : Quel avenir voyez-vous pour le marché de la couture dans les prochaines 10-15 années ?

Personnellement, je vais continuer, c’est sûr. Les couturières ne sont pas très connectées entre elles, pas très visibles, un peu ignorées. Les adresses sont transmises de bouche à oreilles…

Peut-être que le prochain pas sera celui de se rapprocher, de travailler ensemble dans une même philosophie, d’échanger dans un esprit de confrérie et de devenir plus visibles ?


En fin d’interview, Evelyne me confie qu’elle travaille sur sa nouvelle ligne d’essentiels… Un excellent prétexte pour aller flâner dans les rues carougeoises cet automne.

 


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Crédits photo: Pamela Chiuppi

 

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